Menu

Un article de Bernard Gelloz


 

Le chef lieu sur la mappe sarde de 1732 et sur le cadastre napoléonien de l’an XI
 
La Savoie du 18ème siècle fut à la pointe de la modernité en se dotant d’un fabuleux outil de travail très en avance sur son temps «  la Mappe Sarde ».
Par le traité d’Ultrecht ( 11 avril 1713 ) le Duc de Savoie Victor Amédée II récupère la Savoie ,Nice et le Piémont qui deviendront « les Etats Sardes » en 1718 après échange de la Sardaigne .
Il fallut faire rentrer de l’argent par les impôts et en particulier par l’impôt foncier .
L’édit du 9 avril 1728 ordonna la mensuration générale de la Savoie. Commencé en 1730 et achevé en 1738, ce remarquable ouvrage servit jusqu’en 1860 pour le calcul des impôts et reste un précieux outil de mémoire et d’études. Elle est le reflet de l’économie de la Savoie au 18ème siècle et une énorme source d’informations juridiques, sociales et généalogiques (noms de lieux et noms de familles) .
Ce n’est que sous Napoléon 1er, que la France entreprendra à son tour de se pourvoir d’un cadastre : le cadastre de l’an XI, cadastre qui ne fût jamais utilisé. Il fallut attendre 1880 pour que la France se dote réellement de son premier cadastre.
 
La cadastration de la Savoie  est effectuée par des centaines d’hommes divisés en escadres (ou escouades).
Une escadre est dirigée par un délégué avec des géomètres, des métreurs ( appelés « Trabucant » du nom de l’unité de mesure du Piémont , le trabuc), des estimateurs aidés d’indicateurs .
Les indicateurs sont des personnes capables d'indiquer les confins et les limites du territoire concerné et d'en indiquer les propriétaires par surnom et nom et si ceux-ci sont ou non exempts de droits.
Les estimateurs sont des personnes de probité et d'expérience, capables d’estimer la qualité, bonté des susdits fonds".
Un estimateur d'office nommé par l'intendant général devait contrôler leur évaluation.
Les cadastreurs ont tenu à prendre le mas comme base d'arpentage. Ces ensembles de parcelles sont toujours d'un seul tenant. Ce mas sont les ancêtres des hameaux d’aujourd’hui. On peut voir que le nom et l’emplacement de ces lieux-dits n’a pratiquement pas changé à l’exception des Nantets. En effet le nom des Nantets était réservé à la partie Nord alors que la partie Sud s’appelait Champagnole. La Marchière d’aujourd’hui se nommait la Mercière signifiant étandue de terrain plat.
Un extrait de ces mas montre que le nom de lieux d’aujourd’hui n’a que très peu évolué .
Voici les différents documents définissant l’ensemble de la « mappe » :
 
LA MAPPE ORIGINALE
 Il s’agit d’établir une mesure équitable, des biens fonciers, par catégorie et par parcelle.
Plus de cent géomètres lèvent d’abord un plan rapide , puis confectionnent des "planchettes" en assemblant les levés parcellaires. La juxtaposition des planchettes constitue la mappe originale, à l’échelle 1/2372° (la mesure originelle est en trabucs, mesure du Piémont)
LE LIVRE DE GEOMETRIE
Le livre de géométrie énumère les parcelles dans l'ordre d’arpentage, mas après mas, d'où son nom plus usuel de "livre des numéros suivis". Mention est faite pour chaque parcelle, de l'identité des propriétaires, de la nature des parcelles et de leur situation (en plaine, en montagne, en pente douce ou rude...), avec Pe Te (paye taille) et Pnt (présence du propriétaire).
LE LIVRE D'ESTIME
Il est établi sur les déclarations des estimateurs et reprend la désignation des parcelles en les affectant d'un degré de "bonté" (chiffré de 0 à 3 dans l'ordre croissant de la valeur), et en estimant, pour chaque type de production, le rendement annuel en céréales, fourrages, bois d'œuvre ou de chauffage etc.
LE LIVRE DE CALCULATION
Expédiées à Chambéry avec la mappe originale, ces informations sont recopiées sur deux mappes, copies légendées et coloriées au lavis .Un exemplaire est destiné à la paroisse, un autre aux Archives de Cour à Turin.
LA TABELLE ALPHABETIQUE
Une tabelle préparatoire est affichée avec une copie de la mappe dans chaque communauté. Les griefs  sont consignés dans le cottet à griefs. Après étude et satisfaction il est enfin procédé à la rédaction de la tabelle, répertoire alphabétique des propriétaires.
La tabelle nous donne les renseignements suivants sur une double page :
Le nom du propriétaire, Le numéro de la parcelle, Sa nature : champ, pré, verger, bois , broussailles, terrain inculte, vigne, jardin, maison, masure, grange, châtaigneraie etc , Le nom du mas, Le degré de bonté, La superficie en mesure du Pièmont et de Savoie : journal et toise carrée. Et d'autres renseignements pour établir l'impôt, la taille.
On peut noter que la plupart des terres étaient labourées. En effet l’alimentation était presque entièrement assurée par les céréales : plus de 1,5 kg par personne (froment, cavallin, orge, avoine).La pomme de terre n’était pas encore cultivée . Le complément était assuré par les gros légumes du cortil et par les châtaignes. Chaque famille avait également une parcelle de vigne.
 Le nombre de bovins était très faible et ceux ci servaient essentiellement à faire les travaux des champs. On consommait très peu de viande et de produits laitiers, ce qui peut expliquer la grande longévité de nos ancêtres . En effet à cette époque vivaient de nombreuses personnes âgées de 80 à 100 ans. Il faudra attendre la fin du 20ème siècle pour retrouver cette situation.
La mortalité infantile était par contre très forte : plus de 40% des enfants mourraient avant l’âge de 5 ans . A cela il fallait ajouter les épidémies et les catastrophes naturelles comme ce terrible hiver 1788 qui fit 48 morts à Saint Offenge Dessous. Voici un extrait du livre de l’abbé Jean Canard relantant cet épisode :
"L'hiver a été des plus rigoureux qu'on ait jamais vu, il a commencé à se faire sentir le 15 novembre, la rigueur du froid a surpassé la rigueur des hivers 1709, 1765 et 1766 qui furent extrêmement froid ; beaucoup d'arbres fendus, la moitié des châtaigniers a péri et presque tous les marroniers, les vignes ont été endommagés. Si les blés n'avoient pas été couverts de neige, ils auroit été en grand danger. Il a soufflé un vent de bize des plus véhéments et des plus froids qui a tellement introduit le froid dans les bâtiments qu'il a gelé partout, même dans les caves ; les burettes gèlent à l'église pendant la messe, on a vu aussi le vin geler dans les calices ; on a vu tomber des pluyes de glaces. Plusieurs oiseaux ont péris, on a trouvé des gelés, d'autres ayant les pattes gelées ; les rivières sont toutes gelées ; le rhône qu'on avoit jamais vu gelé l'est d'un bout à l'autre, on passe sur la glace et on le traverse ; tous les moulins sont arrêtés et la farine manque de tout côté.